Marquée

Marquée

Joyeux Halloween à tous! Un petit conte dans l’ambiance du jour.

EPGARI

1227. Bavière

Dans une sombre forêt vivait une terrible sorcière aux cheveux aussi blancs que la lune et aux yeux noirs comme un ciel d’été en colère. Mortimer son énorme loup blanc cohabitait avec Follet son chat roux et Ursula sa chouette hulotte.

Elle résidait à l’intérieur d’un tronc d’arbre. Au bout d’un immense tunnel reliant sa demeure aux profondeurs de la terre se trouvait une lugubre crypte où venait dormir un couple de vampires. Des amis. En échange, ils lui rapportaient leurs cadavres d’humains. Avec les restes, disait-on, elle invoquait les puissances des ténèbres et concoctait des poisons mortels…

*

Annaili, six ans, ramassait des champignons. Elle portait une cape rouge dont la capuche était rabattue sur sa tête. Ses cheveux bouclés dépassaient et elle repoussait sans cesse des mèches venant chatouiller son nez.

Un nuage de brume recouvrait la forêt.

Derrière un arbre, Mortimer le loup blanc l’observait.

« Tu ne me mangeras pas, dit alors Annaili au loup par la pensée. »

La bête fut surprise par cette intrusion. Elle sortit de sa cachette et passa lentement à côté de la petite fille qui ne leva pas la tête. Souriant, elle continuait à cueillir ses champignons. Le loup osa lui donner un coup de museau avant de s’éloigner en trottinant.

 

Plus Annaili avançait, plus la visibilité diminuait. Alors qu’elle dépassait une nouvelle clairière, la petite fille se perdit. Serrant plus fort sa cape autour de son corps frêle, elle entra dans une grotte espérant la levée de la brume.

Mais la nuit tomba et le brouillard se fit plus dense.

Annaili était déjà endormie lorsqu’elle sentit un coup de langue sur sa joue. Le loup était sagement assis à ses pieds. D’un signe de la tête, il l’invita à le suivre. La petite fille engourdie par le froid pouvait à peine se lever. L’animal la poussa sur son dos.

« Comme tu es doux, chuchota Annaili. »

La bête parcourut la forêt à la vitesse de l’éclair.

Dans le ciel hivernal, la lune apparaissait.

Le loup déposa la petite fille devant une haie de buissons. Derrière, un lac gelé s’étendait. Sur les berges, les yeux à moitié fermés, Annaili la vit.

La sorcière.

Effalda Cheveux de Lune.

Partout dans les villages alentours, on en parlait.

 

Alors que la lune était maintenant haute dans le ciel, Annaili assista à un étrange spectacle. Effalda avait des cheveux de jais. Aussi noirs que le corbeau. La tête renversée en arrière, elle recevait la lumière de la lune. Peu à peu, chaque mèche prenait la couleur perlée de l’astre. La curiosité de l’enfant fut piquée au vif ; elle fut de nouveau tout à fait éveillée. Mortimer observait ses réactions. Loin d’avoir peur de la sorcière, la petite fille la regardait avec émerveillement ; avec envie même. Elle tendit son bras espérant la toucher, mais elle perdit l’équilibre et se retrouva derrière les buissons, à quelques centimètres de la nécromancienne.

Avec des gestes calculés, Effalda se retourna, regarda le loup dans les yeux puis l’enfant à ses pieds.

« Je suis tellement désolée ! prononça Annaili dans l’esprit de la sorcière. »

Comme le loup avant elle, Effalda fut surprise. Elle fronça les sourcils puis releva délicatement l’enfant. Elle lui replaça son capuchon sur la tête et lui dit :

« Tu ne sembles pas avoir peur de moi. Sais-tu qui je suis ?

_ Vous êtes Effalda Cheveux de Lune, répondit Annili dans un souffle, les yeux pétillant. Vous êtes une terrible magicienne. »

Effalda éclata d’un rire si cristallin que les plaques de givre sur les arbres vibrèrent doucement.

« Magicienne tu dis ? Plutôt sorcière, non ? lui demanda-t-elle en s’approchant dangereusement de son visage.

_ Vous n’êtes pas vraiment maléfique n’est-ce pas ? lui répondit Annaili par la pensée. »

Décidément, cette enfant la mettait mal à l’aise et ses intrusions inattendues dans son esprit la perturbaient.

Sans un mot, elle laissa l’enfant seule au bord du lac.

 

Il ne fallut pas longtemps avant que le couple de vampires apparaisse devant la pauvre enfant tremblante de froid.

« Ouh, qu’a-t-on donc là ? Une bien jolie petite fille, dit la femelle avec une voix sifflante.

_ Tout à fait appétissante, ma chère, lui répondit le mâle.

_ Tellement… fraîche, renchérit la vampire. »

Annaili bouchait ses oreilles :

« Vous avez une voix de serpent ! hurla-t-elle à la femelle. »

Le vampire la gifla violemment puis prit sa compagne par le menton :

« Après vous ma tendre amie, lui susurra-t-il. »

La vampire se jeta sur la petite fille et la fit tomber sur le lac gelé. La glace craqua et l’enfant cria. Le vampire riait et Annaili vit ses dents pointues luire.

« Des vampires… pensa-t-elle en tremblant. »

La femelle approchait déjà ses lèvres du cou d’Annaili lorsque du sang jaillit sur le visage de la petite : le loup venait de mordre la créature à la gorge. Derrière l’animal, Effalda Cheveux de Lune tenait sa chouette Ursula sur son épaule.

« Vas-y ! lui dit-elle. »

Le volatile s’agrippa au visage du vampire mâle et enfonça ses serres dans ses joues.

Un hurlement atroce parcouru la forêt.

« Je vous ai protégé ! Je vous ai trouvé des proies ! Nous avions convenu d’un accord : jamais d’enfants ! tonna Effalda.»

Mortimer lâcha la vampire et Ursula revint se poser sur l’épaule de sa maîtresse. La femelle se vidait de son sang sur le lac, tâchant la glace. Le mâle avait perdu un œil, mais tenta tout de même de réanimer sa compagne.

Effalda attrapa Annaili par son capuchon rouge et l’emporta au cœur de la forêt.

L’enfant s’évanouit.

*

Annaili se réveilla sur un lit de plumes. Le soleil filtrait par une lucarne creusée dans le tronc d’arbre. Son dos était douloureux. Mortimer se tenait à ses côté, Follet le chat roux était couché à ses pieds et Ursula la scrutait sur son perchoir face au lit.

Effalda rentra dans la pièce, un bol de bouillie dans les mains. Elle déposa l’assiette à côté de la petite fille et tapa sur le museau de Mortimer qui voulait y goûter. La sorcière ressortit sans dire un mot à l’enfant.

Annaili s’adressa aux animaux l’entourant :

« Elle est pas très bavarde votre maîtresse. »

Les bêtes semblaient lui sourire. La petite fille s’approcha de la chouette qui recula, mais Annaili caressa doucement ses plumes :

« Que tu as de grandes ailes ! »

Puis elle caressa Follet derrière les oreilles. Le chat ronronna de plaisir.

« Que tu as de grandes oreilles! »

Puis elle frotta son nez contre le museau de Mortimer.

« Que tu as de grandes dents !

_ Et il va te manger, lui dit Effalda rentrée soudainement dans la pièce. »

La petite fille sursauta et le loup regarda avec agressivité la sorcière.

« Oh, tu as perdu un câlin mon Mortimer ! se moqua affectueusement Effalda. »

Le loup quitta la pièce, boudeur.

La petite fille rit doucement. Effalda s’assit à côté d’elle et lui dit :

« Alors, tu as le don de télépathie.

_ Heu… Je ne connais pas ce mot. Tout ce que je sais, c’est que je peux parler aux gens dans leur tête, répondit naïvement l’enfant.

_ Depuis longtemps ? lui demanda Effalda, curieuse.

_ Bah je sais pas, répondit Annaili en haussant les épaules. Mais mon Papa et Maman ils ne le savent pas. J’ai rien dit.

_ Rien de bien étonnant, pensa la sorcière. Avec toutes ces nouvelles lois ; ces nouveaux interdits. »

Effalda paraissait de plus en plus crispée et sans s’en rendre compte elle écrasa entre ses mains le bol dans lequel avait mangé la fillette. Annaili se recula. Effalda lui caressa délicatement la joue et lui sourit pour la première fois.

*

Pendant ce temps, au village, une battue avait été organisée pour retrouver Annaili. Ses parents étaient morts d’inquiétude. Les vieilles pies du village avaient immédiatement dénoncé la « Sorcière de la Mort ». D’autres habitants avait disparu au cours des cinq dernières années et tous étaient persuadés qu’Effalda était leur bourreau. Ils avaient retrouvé des potions étranges au bord du lac dont les flacons étaient tâchés de sang. Mais jamais au grand jamais elle n’avait touché aux enfants ; c’en était trop ! Il fallait l’arrêter ! Le prêtre voulait à tout prix punir cette sorcière qui faisait du tort à la réputation de la petite bourgade.

 

En tête de la procession, le prêtre brandissait une lanterne. Dans sa main, il tenait un crucifix. A côté de lui, les parents de la jeune Annaili se serraient l’un contre l’autre ; la mère pleurait à chaude larme.

« Dans quel état allons-nous la retrouver, chuchota-elle à son mari. »

L’homme ne répondit pas, mais frissonna.

Derrière le prêtre, les habitants en colère portaient fourches, couteaux et torches enflammées.

La lumière se reflétait sur les armes créant d’étranges monstres à branches.

Le groupe tomba sur Mortimer en pleine dégustation d’un chevreuil. Le loup grogna et montra ses dents. Il s’enfuit en courant prévenir sa maîtresse.

« Certainement son animal de compagnie, décréta le prêtre avec une moue de dégoût. »

Des plaques de neige tombaient juste à côté des habitants faisant sursauter les femmes.

On entendait des chouettes hululer.

Dans les buissons, des êtres faisaient bruisser les feuilles.

Les hommes tenaient fermement leurs épouses par le bras.

 

La troupe arriva devant le lac. Avec horreur, les habitants découvrirent les cadavres de vampires. Les femmes mirent leurs mains devant leur bouche et certaines se retournèrent à cause de la terrible odeur de décomposition. Le prêtre prit une torche des mains d’un paysan et la lança sur les corps. La chair s’enflamma en quelques secondes et la chaleur fit fondre les plaques de givre. Les deux vampires disparurent dans le lac glacé.

 

Prenant le chemin menant à la limite de la forêt, les villageois découvrirent le tronc d’arbre d’Effalda. Le loup les attendait. Autour d’un grand feu de camp, Annaili jouait avec Follet courant après une aiguille à tricoter. Effalda surveillait l’enfant.

« Pas la peine d’utiliser la force, dit-elle au prête sans même le regarder. »

Les parents d’Annaili se jetèrent sur leur fille. Follet bondit à l’intérieur du tronc d’arbre pour se cacher. Au-dessus d’eux, Ursula poussa un hululement lugubre, contrariée par la situation.

« Oh maman, tu as fait fuir Follet ! dit Annaili en fronçant les sourcils.

_ Viens ma petite, ne reste pas là, lui dit son père en l’entraînant vers les villageois.

_ Tu n’as rien ? Tu n’es pas blessée ? Montre-moi ton visage ! demanda sa mère en l’examinant sous tous les angles.

_ Mais non, Maman. Je me suis juste perdu hier et alors Effalda a pris soin de moi, répondit la petite fille en regardant la sorcière avec tendresse.

_ Elle l’a ensorcelée, chuchota son père à l’oreille de son épouse.

_ N’importe quoi ! hurla Annaili, choquée, se dégageant de l’étreinte de sa mère. Elle et son loup m’ont sauvé la vie, car… car… »

Elle regarda Effalda : devait-elle mentionner les vampires ? La sorcière était impassible et fixa intensément l’enfant dans les yeux.

« Car sinon je serais morte de froid ! finit par dire Annaili. »

Un fin sourire se dessina sur le visage de la magicienne : décidément, cette petite lui plaisait.

« Cessons ce bavardage ! dit le prête violemment. »

Il empoigna la jeune femme qui n’opposa aucune résistance et lui attacha les mains avec du fil de fer.

« Vous serez jugé pour sorcellerie et non respect des lois Chrétiennes.

_ Non !!! cria Annaili. Vous n’avez pas le droit ! Elle ne m’a rien fait !!

_ Et abattez-moi ce loup ! tonna le prêtre. »

La petite fille voulut protéger le loup, mais avant que quiconque n’ait pu tirer, la bête s’était déjà volatilisée. Effalda poussa un soupir de soulagement. Levant la tête, elle indiqua mentalement à sa chouette de le suivre.

Annaili fut emmenée de force au village. On enferma Effalda dans une cage sur la place du village. Le prête fit immédiatement mandaté Conrad de Marburg, le terrible Inquisiteur…

*

Cinq jours plus tard, Effalda était torturée.

La jeune Annaili ayant noué d’étranges liens avec la sorcière ressentit toutes les douleurs endurées par sa nouvelle amie. Pelotonné sur son lit de paille, elle se bouchait les oreilles pour éviter d’entendre ses cris.

Depuis les évènements, elle avait refusé d’adresser la parole à ses parents, se consacrant entièrement aux travaux de la ferme.

 

Annaili envoya toutes ses pensées positives à Effalda.

Dans l’église, la sorcière les reçut. Fermant les yeux, elle tenta d’oublier les douleurs.

Le fer chaud sur ses cuisses.

L’eau glacée sur son visage.

Les piqûres de couteaux.

Les rires malsains des prêtres l’entourant.

Lorsque le soleil se coucha, Effalda n’avait pas dit un mot. Ouvrant la porte avec fracas, Annaili rentra dans l’église.

Conrad de Marburg l’Inquisiteur, gravait dans la chair de la pauvre sorcière un horrible tatouage.

Juste à côté de l’œil.

Une croix Chrétienne teintée du sang de la chair meurtrie.

Effalda hurla. Annaili en fit de même.

« Rentres chez toi, mon enfant. Tu n’as pas à voir cela ! dit le prêtre du village. »

La peau autour de l’œil d’Annaili brûla d’un seul coup. Une sombre marque apparut. L’enfant tomba à genoux et se tint le visage.

« Vous ne m’aviez pas dit que vous aviez deux sorcières, s’étonna Conrad auprès du prêtre. »

L’ecclésiastique restait bouche bée.

Effalda en profita pour se libérer.

En sortant de l’église, elle prit Annaili dans les bras et s’enfuit dans la forêt.

*

Les villageois retournèrent dans la demeure de la sorcière, mais elle n’était plus là. Les parents d’Annaili la pleuraient chaque jour et le prêtre fit détruire l’arbre dans lequel Effalda avait séjourné.

On n’entendit plus jamais parler d’Effalda Cheveux de Lune.

*

1236. Norvège.

Etendue enneigée et silencieuse.

Un loup ramène dans sa gueule un lièvre.

Il gratte à la porte d’une chaumière.

Une belle jeune fille lui ouvre. Son œil gauche porte une marque de brûlure.

 

Dans la demeure, une autre femme, les cheveux couleur de jais attise le feu.

« Mortimer nous a rapporté de quoi faire un bon civet, annonce rayonnante Annaili.

_ J’en ai déjà l’eau à la bouche, lui répond Effalda Cheveux de Corbeau. »

La sorcière se redresse et se masse le dos.

« Si seulement je pouvais encore remuer le feu depuis ma chaise, déclare-t-elle soudain abattue. »

Annaili pose une main sur ses épaules, compréhensive.

Follet, le chat roux, s’est un peu empâté. Il fait sa toilette devant le feu. La chouette Ursula dort sur son perchoir, comme à l’accoutumée. Mortimer se couche devant la porte d’entrée.

Un peu partout dans la chaumière sont disposées des citrouilles et des bougis de couleur. Sur une étagère, des flacons de toute sorte sont rangés avec des étiquettes écrites à la plume.

« Pendant que le lièvre cuit, continuons nos leçons veux-tu ? demande Effalda à sa nouvelle apprentie. »

Annaili se saisit d’un grimoire dans la bibliothèque et s’assoit à côté de la sorcière.

 

Un peu plus loin, dans une autre chaumière Ginevra Cheveux de Feu berçait dans ses bras un nourrisson.

Sa voisine, Aramintha Cheveux de Cendres concoctait une potion avec un petit garçon de cinq ans.

Autour de ces nombreuses demeures, plusieurs meutes de loups surveillaient le village de sorcières.

 

Loin très loin, de l’autre côté de la sombre forêt de sapins, se trouvaient les Hommes…

 

@copyrightClementineFerry

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