La complainte de Lorelei

La complainte de Lorelei

Voici mon texte dans le cadre du challenge Citrus Jeunesse qui s’est déroulé en Août.

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Capitaine du Trèfle Rouge, Thorfrid était un pirate Viking de renom, voguant à présent en direction de l’Irlande, cette île fraîchement découverte. Son équipage le suivrait au bout du monde, lui qui leur avait trouvé des trésors inestimables mettant à l’abri leur famille pour un certain temps.

Pour cette nouvelle expédition, Thorfrid devait rejoindre son frère Bjarni qui constituait une colonie à Lough Neagh. Il avait découvert une grotte secrète dans laquelle, il l’espérait, gisait un trésor. Mais pour partir à la découverte de ce lieu, Bjarni attendait son aîné à qui il devait toutes ses compétences en piraterie.

*

Lorsque Thorfird accosta en Irlande, ses hommes se jetèrent dans le lac, se délectant d’une bonne eau propre sur leur corps sale et malodorant. Ils furent accueillis par une grillade de poissons fraîchement pêchés qu’ils avalèrent goulument.

Thorfid passa la soirée auprès de Bjarni pour organiser leur chasse au trésor le lendemain matin.

Le sommeil du pirate fut agité. Toute la nuit, une longue complainte résonna dans la lande. D’abord, les Vikings prirent ça pour le vent, mais reconnurent rapidement une douce voix féminine les appelant à la rejoindre dans l’onde. Le lendemain matin, deux membres de l’équipage du Trèfle Rouge avaient disparu. Thorfird les fit rechercher, mais les pirates restèrent introuvables. Le capitaine décida néanmoins de partir à la découverte de cette grotte secrète, vantée par son petit frère.

Menant l’expédition, Thorfird pénétra dans l’impressionnante caverne surplombée de tranchantes stalactites. L’eau du lac se déversait jusqu’au fond de la grotte et le clapotis de l’eau résonnait. Les échos étaient tels que les membres d’équipage resserrèrent leur main sur leur épée en pensant qu’un quelconque géant viendrait les attaquer.

Ils n’avaient pas parcouru la moitié du chemin quand la complainte se fit de nouveau entendre. Une voix douce et mélodieuse, mais d’où pointaient des accents d’avertissement et de tristesse. Soudain, leurs torches s’éteignirent et la peur s’empara des rangs. Les Vikings coururent jusqu’au fond de la grotte où les attendait un trésor, bien gardé derrière une porte en fer. Les yeux de Bjarni s’agrandirent de plaisir et il frappa sur l’épaule de son frère en souriant de toutes ses dents. Thorfird, plus prudent, invita ses compagnons à attendre avant de se jeter sur la pile d’objets précieux.

D’ailleurs, il ne s’agissait pas d’une pile, mais de trois couronnes en or serties de perles de nacre et d’un saphir au centre. Les pierres brillaient de mille feux et semblaient appeler les pirates. Deux d’entre eux se firent avoir.

Se glissant auprès des couronnes malgré les avertissements du capitaine, ils furent happés par un trou d’eau juste devant la barrière qu’ils agrippaient de toutes leurs forces pour la faire céder. Les mains de l’un d’entre eux restèrent collées aux barres de fer.

Bjarni lança une pierre dans le trou qui fut immédiatement avalée telle une huitre se refermant sur un grain de sable. Thorfird interdit à tous de s’approcher du trésor avant d’avoir trouvé un plan pour échapper au piège.

Cette nuit-là, ils décidèrent de camper dans la grotte, veillant le trésor comme un enfant chéri.

Cette nuit-là encore, la complainte résonna sur Lough Neagh. Alors que l’équipage du Trèfle Rouge dormait, Thorfird se leva et avec prudence retourna à l’entrée de la grotte.

La pleine lune se découpait sur le lac paisible. Une chouette hulula et un loup dans le lointain lui répondit.

C’est alors qu’il la vit.

Tressant des algues dans ses cheveux de jais, assise sur un rocher à quelques mètres de la plage, Lorelei la sirène chantait en fixant de ses yeux verts d’eau Thorfird. Accrochés aux rochers pendaient les têtes de ses compagnons de voyage disparus la nuit précédente. Le capitaine viking frissonna, mais ne put s’empêcher de s’approcher un peu plus pour dévisager la magnifique créature.

Sa peau de lait parfaitement lisse et perlée d’eau douce brillait.

Ses cheveux ondulaient au gré de la brise nocturne, ses délicates mains baguées d’anneaux de corail les tressant avec patience et soin.

Lorsqu’elle chantait, sa bouche rouge s’ouvrait sur de petites dents aiguisées, blanches comme la neige.

Thorfird se retrouva dans l’eau jusqu’à mi-genoux, tendant la main vers la délicieuse créature qui s’était arrêtée de chanter. Glissant hors de son rocher, la sirène perdit sa queue argentée pour des jambes fuselées. Elle s’approcha du pirate à petits pas, révélant sa splendide nudité, ses longs cheveux battant ses hanches. La créature s’arrêta à quelques centimètres de Thorfird humant avec force les odeurs mêlées de cuir et de sueur du viking.

Le capitaine du Trèfle Rouge se laissa dévisager par la sirène qui lui tournait autour en effleurant délicatement une épaule ou une mèche de cheveux. Le Viking sentit son sang s’accélérer : il aurait bien voulu la toucher, caresser ses cheveux et descendre un peu plus bas auprès de ses reins qui l’appelaient, mais il n’en fit rien et attendit.

La divine créature se lova alors contre lui et lui glissa à l’oreille :

« Les couronnes sont à moi. Ne les touche pas. »

Puis le poussant vivement vers la plage, elle se retourna pour plonger dans l’eau, emportant avec elle le rocher aux têtes coupées.

Thorfird se retrouva assis sur le sable, les pieds trempés, une algue derrière son oreille. Il retourna sans un bruit se coucher auprès de ses compagnons. Le vaillant Viking passa une nuit agitée où ses rêves le menèrent auprès de la sirène qu’il aima avec passion et d’hommes s’entretuant pour des couronnes. Alors qu’il goûtait pour la dixième fois à la peau nacrée de sa sirène, son rêve se teinta de sang ruisselant le long de la poitrine de la créature. Il se réveilla en sursaut alors que le soleil venait à peine de poindre à l’horizon, sa couche trempée de sueur.

*

Le Trèfle Rouge rentra au Danemark sans trésor.

Et sans son capitaine…

Car le lendemain, lorsque Thorfird annonça à ses hommes qu’on ne toucherait pas aux couronnes, la colère s’empara des pirates qui refusaient de quitter Lough Neagh sans leur butin. Ils essayèrent de lui faire entendre raison, mais le capitaine pirate ne changea pas d’avis. Il disait le lieu maudit et ne voulait pas perdre d’autres hommes. Bjarni et ses hommes connaissaient la valeur de Thorfird et ils préféraient l’écouter. Après tout, protéger ses compagnons était une belle preuve de loyauté de la part du chef de leur communauté.

Mais l’équipage du Trèfle Rouge se mutina. S’ensuivit un violent combat contre les compagnons de Bjarni qui défendaient leur chef. Plusieurs perdirent la vie et il fut décidé d’abandonner Thorfird dans ce lieu encore inhabité. On donna le commandement du navire à Bjarni qui n’eut d’autre choix d’accepter pour garder la vie sauve. Thorfird ne vit pas se dessiner sur le visage de son jeune frère un rictus vengeur…

Le soir même, lorsque ses compagnons furent partis, Thorfird s’allongea sur la plage en regardant la lune. Il ne sut pas à quel moment il s’était endormi, mais se fut Lorelei qui de nouveau le tira de son sommeil.

La sirène ne chanta pas longtemps et vient à la rencontre du Viking. Elle lui prit la main et l’entraîna au fond de la grotte. Ouvrant la porte de fer, elle s’approcha des trois couronnes avant d’entonner un chant d’une infinie mélancolie. Alors, les trois scintillants objets se soulevèrent pour révéler trois jeunes filles au visage défiguré par ce qui semblait être des coups d’épée. Leur queue reposait tristement dans le peu d’eau qui arrivait jusqu’au fond de la caverne, entravée par de lourdes chaînes.

La sirène aux cheveux de jais invita Throfird à la rejoindre. Le Viking voulut éviter le piège, mais à sa grande surprise, il ne s’actionna pas. Observant avec attention les autres sirènes, il plongea dans leurs yeux verts d’eau, les mêmes que sa belle sirène.

Et alors il comprit.

Il comprit que Bjarni lui avait caché la vérité. Ils avaient trouvé ce trésor bien avant son arrivée et lui et ses hommes avaient abîmé ces pauvres créatures. Il approcha sa main vers elles et toutes eurent un mouvement de recul. Les dents pointues de la belle sirène sortirent, ses yeux lançant des éclairs. Mais alors qu’elle était sur le point de le mordre, Thorfird retira délicatement les couronnes des prisonnières, les jetant à l’eau. Il brisa leurs chaînes, s’arrachant les paumes des mains. Avec finesse, il les transporta une par une dans le lac Neagh où elles retrouvèrent avec joie leur élément.

Ce soir-là, la belle Lorelei ne chanta pas sa complainte assise tristement sur son rocher. On entendit loin dans la lande les soupirs de la belle dans les bras de son amant.