La plume

La plume

Savin jetait négligemment de petits cailloux dans la Seine. Il attendait son maître devant la taverne du Poing Cassé.

Savin, huit ans, travaillait pour Maître Balladin, collecteur de dettes. Il n’aimait pas beaucoup cet homme hautain et sévère même s’il lui avait appris à lire, écrire et compter après l’avoir récupéré dans un orphelinat crasseux du Faubourg Saint-Marcel. Le maître était taciturne et peu enclin à la tendresse, mais il ne levait jamais la main sur l’enfant, lui donnait régulièrement une belle somme d’argent et n’aurait pas hésité à tuer quiconque toucherait un cheveu de son précieux assistant. Mais Savin ne voyait pas tout cela dans l’homme qui lui parlait sèchement…

Savin était les yeux et les oreilles de Mr Balladin et pouvait pister pendant des jours un mauvais payeur. L’enfant détestait son travail. Son espionnage le conduisait souvent dans les quartiers les plus pauvres de Paris où il fallait sans cesse éviter les détritus et flaques d’excréments. On lui jetait des pierres et personne n’hésitait à lui faire les poches.

Dès qu’il le pouvait, Savin passait devant la boutique de Mr Vaillant, tailleur sur le boulevard Saint-Germain. Il mettait alors ses plus beaux habits (ceux que Mme Balladin avait commandé pour les soirées de réception) pour passer inaperçu et flâner sans attirer l’attention de la maréchaussée. Le jeune garçon rêvait de travailler pour le vieil homme qui taillait les vêtements du Roi ! L’artisan lui donnait toujours un biscuit moelleux et le laissait rentrer dans l’arrière-boutique pour regarder et toucher les tissus. Savin exprimait alors toute sa gratitude à Mr Vaillant, mais uniquement par signes et un sourire rayonnant, car le petit garçon était muet.

Lorsqu’Honoré Balladin sortit de la taverne, la nuit tombait et il s’était mis à pleuvoir. Il prit Savin sur ses épaules, évitant ainsi que l’enfant n’ait les pieds trempés. C’était le premier jour du Printemps et le temps était toujours aussi morose. Mais pour la première fois en six ans, Savin fut agréablement surpris par le geste de son Maître. Il se prit à passer ses bras secs autour de son cou, rassuré par la présence du collecteur malgré le grondement du tonnerre.

Maître Balladin vivait dans une belle demeure dans le quartier de Versailles. Savin y avait une chambre simplement décorée avec beaucoup de livres, mais presque aucun jouet excepté deux petits soldats en étain vieilli et un cheval à bascule. Sous son lit, Savin cachait des chutes de tissus offerts par Mr Vaillant qu’il sortait de temps en temps et examinait avec attention. Léontine, la fille d’Honoré Balladin lui avait un jour donné l’une de ses poupées. Depuis, en secret, il essayait de trouver des tenues pour l’habiller avec élégance.

Savin mangeait toujours tout seul, jamais avec la famille de son Maître ; un repas copieux, frais et toujours préparé avec soin. Léontine, neuf ans, aimait beaucoup le petit garçon et lui rapportait en cachette, chaque soir, une part de dessert.

En cachette, le croyait-elle, car son père connaissait le petit secret de sa fille. Lui aussi aimait beaucoup Savin qu’il trouvait assidu au travail, vif et débrouillard, mais il avait malheureusement besoin de lui pour son sale travail. La famille avait des problèmes d’argent. Proche du Roi, les difficultés commencèrent quand la gronde populaire avait démarré. Honoré montrait à Savin un autre visage, un visage froid et fermé pour éviter que l’enfant ne s’attache trop à lui. Un jour, quand toute la tension serait partie, quand la famille aurait retrouvé sa fortune, Balladin laisserait à l’enfant le choix de choisir un métier convenable. Peut-être même partirait-il. Honoré en était d’avance chagriné, mais il comprendrait.

Cependant, rien ne se passa comme il l’avait prévu…

*

Le 14 juillet 1789, Savin fut violemment réveillé par son maître. Forcé de faire ses bagages, le petit garçon suivit la famille jusqu’à une calèche qui les attendait déjà dans la cour. Le petit garçon entendait la foule hurlée dans les rues et des bruits de canons lui parvenaient au loin. Effrayé, l’enfant ne remarqua même pas la main délicate de Léontine glissée dans la sienne.

Quand ils se retrouvèrent dans les rues de Versailles, des fruits et légumes pourris furent lancés sur la calèche. La traversée des rues se fit au ralenti et Savin retint son souffle pendant plus de deux heures pendant leur voyage vers la Normandie, dans la demeure de campagne de la famille.

Savin se retrouva dans un nouvel environnement sans aucune activité. Maître Balladin recevait des amis dans son salon privé tous les jours et laissait la porte fermée à clef. Seul, sans rien à faire, l’enfant s’ennuyait. Seule Léontine arrivait à le divertir en l’entraînant avec elle dans des aventures merveilleuses au cœur de l’énorme parc entourant la belle maison. Mais Savin n’avait pas vraiment le cœur à jouer. Il pensait à Mr Vaillant. Le tailleur avait-il dû fuir lui aussi ? Avait-il été attaqué par une foule en colère ?

Petit à petit, le petit garçon dépérissait et Honoré Balladin ne lui parlait que très peu, occupé par ses affaires et préoccupé par la situation à Paris.

Un jour, alors que Savin trainait des pieds dans la maison sans savoir quoi faire, il décida d’aller explorer l’immense grenier de la demeure. Prenant garde à ce que Léontine ne le suive pas, il se faufila sur l’escalier en pente menant aux étages. Une bougie à la main, il inspecta la pièce. Tout au fond, l’enfant repéra une malle de marin. Posant délicatement sa bougie au sol, Savin se dirigea vers l’objet qu’il ouvrit avec précaution.

La malle était vide.

À l’exception d’une magnifique plume bleue. Une longue plume bleu azur légère et douce sur la joue de Savin. Elle sentait la mer et les épices. Soudain, un rayon de soleil vint frapper la plume lui donnant des reflets dorés. Le petit garçon l’observa sous tous les angles, un grand sourire se dessinant sur son visage.

*

Dans le boudoir de Mme Balladin, jeunes filles et femmes mariées essayaient en papotant gaiement des chapeaux de toutes les couleurs, garnis de grandioses plumes de toutes les tailles. Assise sur le tabouret du piano à queue, Léontine, quatorze ans, se laissait coiffer par Savin. Le jeune garçon plaçait avec délicatesse de toutes petites plumes multicolores dans les cheveux de sa compagne de jeu. La jeune fille rougissait dès que Savin lui frôlait la joue et il en rajoutait un peu sous l’œil amusé des amies de Mme Balladin.

Devant le lourd portail en fer de la demeure normande, Honoré Balladin, qui avait cessé ses activités de collecteur de dettes depuis maintenant deux ans, clouait une plaque en argent:

« Savin Balladin – chapelier pour ces dames. Venez faire vos essayages dans notre salon privé ! »

Il avait placé à sa boutonnière la plume bleu azur trouvée par Savin. Lorsqu’il bougeait, le soleil s’y reflétait lui donnant un éclat presque surnaturel.

Epoussetant son vêtement, Maître Balladin, satisfait par la plaque, reprit le chemin de la maison alors que d’autres jeunes dames rentraient en pressant le pas dans le premier atelier de Savin Balladin.

**************

Pourquoi pas une vraie histoire plus tard? A voir… 🙂

[EN RECHERCHE] La chenille d’Angéline

[EN RECHERCHE] La chenille d’Angéline

Nouvel album qui part à la recherche de sa maison: La chenille d’Angéline avec Camille Tisserand.

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Angéline, petite fée pleine de joie, a un gros problème: elle n’arrive pas à voler! Bientôt, elle devra participer à la grande cérémonie qui lui donnera ses pouvoirs. Mais pas de magie sans savoir voler! Ses amis Boubou le Hibou et Pimpon le Grillon ont une idée qui pourrait bien changer la vie des fées… 
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[COLLECTIF LES PETITS BONHEURS D’ANTAN] Noël à la plage

[COLLECTIF LES PETITS BONHEURS D’ANTAN] Noël à la plage

Suite à l’initiative de Lu Mignon, voici ma participation pour « Les petits bonheurs d’antan ». Thaïs est aux commandes de l’illustration sur un texte mettant en avant ma petite soeur.

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En attendant un éditeur, le collectif sera présent lors d’une exposition à la mairie de Rives du 1er au 16 février. Elle aura lieu en parallèle du salon du livre « Dérives au fil des petits bonheurs partagés » qui se déroule dans la même ville le 10 février prochain.

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Pour regarder toutes les autres talentueuses participations, c’est ici.

Un amour de carotte

Un amour de carotte

Cela faisait longtemps que je n’avais pas écrit une petite histoire comme ça et bien c’est chose faite avec ce conte animalier humoristique. J’espère que ça vous plaira…

Il y a longtemps, très longtemps, alors que la Terre se peuplait peu à peu de créatures vivantes, les Lapins cherchèrent à se différencier des autres animaux. Avec détermination, ils cherchèrent comment faire de leur espèce la plus originale de toute…

*

Sous la lune, autour d’un joyeux feu de camp, le clan des Lapins participait à une réunion des plus sérieuses. Chaque participant tenait un verre de jus de racines de pissenlit entre les pattes. Des « peintures de guerre » recouvraient leur visage.

« Grimpons aux arbres ! s’écria Hop le chef du clan. »

Un cri de guerre suivi. Les femelles remuèrent leur popotin. Les Lapins étaient prêts…

 

Le lendemain matin, sortant de leur terrier, les Lapins se réunirent au centre d’une immense clairière. Dans un même et unique élan, ils s’apprêtaient à grimper aux arbres lorsqu’ils virent courir sur les troncs épais, le clan Ecureuils.

« C’est nous qui grimpons ! C’est nous qui grimpons ! crièrent-ils. »

Déçus, les Lapins rentrèrent la tête basse dans leur terrier.

*

Le second soir, sous la lune, autour d’un joyeux feu de camp, le clan Lapins participait à une seconde réunion des plus sérieuses. Chaque participant tenait un verre de jus de racines de pissenlit entre les pattes. Des « peintures de guerre » recouvraient leur visage.

« Vivons sous terre ! s’écria Hop.

Un cri de guerre suivi. Les femelles remuèrent leur popotin. Les Lapins étaient prêts…

 

Le second matin, sortant de leur terrier, les Lapins se réunirent au centre d’une immense clairière. Equipés de lumière sur le front, ils s’apprêtaient à creuser la terre lorsqu’une tête sortie du sol. Puis un autre et une troisième jusqu’à la vingtième ! C’était le clan Taupes.

« C’est nous qui creusons ! C’est nous qui creusons ! crièrent-elles. »

Déçus, les Lapins rentrèrent la tête basse dans leur terrier.

*

Trois soirs plus tard, sous la lune, autour d’un feu de camp un peu moins joyeux, le clan Lapins participait à une troisième réunion des plus sérieuses. Chaque participant tenait un verre de jus de racines de pissenlit entre les pattes. Des « peintures de guerre » un peu passées recouvraient leur visage.

« Rampons sur le sol ! s’écria Hop.

Un cri de guerre suivi, mais déjà certains Lapins se taisaient. Les femelles remuèrent leur popotin. Les Lapins étaient prêts…

 

Le troisième matin, sortant de leur terrier, les Lapins se réunirent au centre d’une immense clairière. S’alignant les uns à côté des autres, ils s’apprêtaient à ramper lorsque passèrent entre leurs pattes le clan Serpents.

« C’est nous qui rampons ! C’est nous qui rampons ! crièrent-ils. »

Déçus, les Lapins rentrèrent la tête basse dans leur terrier.

*

Quatre soirs plus tard, sous la lune, autour d’un feu de camp encore moins joyeux, le clan Lapins participait à une quatrième réunion des plus sérieuses. Chaque participant tenait un verre de jus de racines de pissenlit entre les pattes. Des « peintures de guerre » à moitié effacées recouvraient leur visage. Certains attendaient le dénouement bien au chaud dans leur terrier.

« Volons avec le vent ! s’écria Hop »

Certains crièrent, les autres se turent. Les femelles remuèrent leur popotin. Les Lapins étaient prêts…

 

Le quatrième matin, sortant de leur terrier, les Lapins se réunirent sur un immense rocher. Portant de grosses lunettes d’aviateur, sentant le vent chatouiller leurs oreilles, les Lapins s’apprêtaient à s’élancer dans les airs, lorsque le clan Oiseaux passa tout prêt d’eux. Ils tournèrent comme des toupies. Retenant leurs oreilles, ils entendirent :

« C’est nous qui volons ! C’est nous qui volons ! »

Hop était bien dépité et les autres lui lançaient de drôles de regards.

Déçus, les Lapins rentrèrent la tête basse dans leur terrier.

*

Cinq soirs plus tard, sous la lune, autour d’un feu de camp presque éteint, Hop le Lapin et sa famille participaient à une cinquième réunion pas tout à fait sérieuse. Chaque participant tenait un verre de jus de racines de pissenlit à moitié vide entre les pattes. Plus de « peintures de guerre » sur le visage des participants, mais quelques cernes.

« Nageons dans l’eau douce, murmura Hop. »

La famille acquiesça. Mais il n’y avait plus de femelles pour remuer leur popotin. Hop et sa famille étaient prêts…

 

Le cinquième matin, Hop et sa famille se réunirent au bord du lac. Portant de longues palmes aux pieds, les Lapins s’apprêtaient à plonger au fond de l’eau, lorsque de multiples jets d’eau vinrent mouiller leur pelage. C’était le clan Poissons.

« C’est nous qui nageons ! C’est nous qui nageons ! crièrent-ils. »

Hop était complètement dépité et sa famille bien en colère.

Déçus, les Lapins rentrèrent la tête basse dans leur terrier.

 *

Six soirs plus tard, sous la lune, autour d’un feu de camp éteint, Hop le Lapin et sa femelle Hopette regardaient le ciel rempli d’étoiles.

Plus de « peintures de guerre ».

Plus de jus de pissenlit.

Plus de participants.

Beaucoup de cernes et de dépit.

« Bon et bien… marchons sur deux pattes, proposa Hop à Hopette. »

 

Le sixième matin, Hop et Hopette se réunirent sur une longue route. Ils s’apprêtaient à se lever sur leurs pattes arrière lorsque  le clan Humains passa à côté d’eux. Laissant tombé une glace à terre, ils tâchèrent les belles oreilles d’Hopette.

« C’est nous qui marchons ! C’est nous qui marchons ! crièrent-ils. »

Hop était abattu et Hopette tellement triste pour ses oreilles qu’elle partit en pleurant.

Déçu, Hop rentra la tête basse dans son terrier.

 

Dans la forêt, les autres Lapins lui fermèrent leur porte au nez et Hopette bouda toute la soirée.

*

Le septième soir, Hop seul sur la lande rêvait au jour où il trouverait quelque chose de spécial pour son espèce.

Le clan Ecureuils arriva.

Suivi par le clan Taupes.

Puis le clan Serpents.

Vint le clan Oiseaux.

Et enfin le clan Poissons.

Comme ils étaient tristes de voir Hop dans cet état !

« Faisons un tour ensemble, proposèrent-ils en chœur ! »

 

Hop soupira et les suivit. Ils marchèrent longtemps, très longtemps. Et puis ils tombèrent sur une immense bâtisse entourée d’immenses champs. Là, des Humains travaillaient.

« Oh ils marchent déjà, nous ne pouvons pas faire cela, dit Hop aux autres. »

Soudain, les narines d’Hop furent attirées par un délicieux fumet. Quelle odeur exquise ! Quel arôme parfait ! Guidé par son nez, Hop se retrouva devant une fenêtre d’Humain.

« Cache-toi ! s’exclamèrent les autres. Ils vont te manger ! »

Mais Hop sauta sur le bord de la fenêtre où une soupe à la carotte refroidissait. Trempant ses moustaches dans le pot, il but une minuscule gorgée. Il resta figé quelques instants. Ecureuils, Taupes, Serpents, Oiseaux et Poissons pensèrent alors qu’Hop avait eu une attaque.

Se retournant brusquement, Hop sourit de toutes ses dents :

« J’ai trouvé ! dit-il à ses camarades »

 

Le septième matin, Hop revenait dans la forêt, une longue chaîne de carottes derrière son dos.

« C’est pour nous les carottes ! C’est pour nous les carottes ! criait-il. »

Le clan Lapin sortit.

Le clan Ecureuil suivit.

Le clan Taupe aussi.

Le clan Serpent fut ravi.

Le clan Oiseaux lui aussi.

Le clan Poissons se réjouit.

Et les Humains, qu’ont-ils dits ?

« Les Lapins volent nos carottes ou y plantent leurs quenottes ! »

 

Les Lapins eux furent heureux :

les carottes rendent forts

les carottes rendent beaux

les carottes rendent intelligents

les carottes rendent aimables.

Au final les carottes, représentent bien ce que sont les Lapins !

@copyrightClementineFerry

Tandem Jeunesse 9: COMMANDE SECRETE en ligne!

Tandem Jeunesse 9: COMMANDE SECRETE en ligne!

Mon projet tandem jeunesse de cette année est en ligne sur le site tandemjeunesse.fr.

Voici le début du texte et les premières illus de Kue.

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« Notre monde périra

lorsque tous les peuples du Firmament

seront en guerre »

Aldéric le Juste – écrivain de Svélénie

Conclusion de l’ouvrage – LA CHUTE DU FIRMAMENT –

 


« Le sable est notre monde ;

La pluie jamais ne tombe.

Notre peau est brûlée

Pour l’éternité. »

Poète anonyme de Sandwar

Tiré de l’ouvrage – PEUPLE CACHE –



PROLOGUE

1150.

PAYS DU FIRMAMENT

 

Le Pays du Firmament se situe quelque part dans un autre monde. A côté des cinq royaumes du Pays s’étend la Mer Etoilée trouée en son centre par les Chutes du Firmament rejoignant l’inconnu et le néant du monde.

Le Royaume de Svélénie regorge de richesses et merveilles. Il abrite mages savants et explorateurs. Le célèbre écrivain Aldéric le Juste y vécut et le roi du Pays du Firmament a fait construire son palais dans la lumineuse capitale.

Le Royaume de Campurcie, sombre et secret, est le repère de trafiquants et mécréants en tout genre. Marchands, pèlerins et voyageurs le traversent uniquement par obligation fatale.

Le Royaume de Docéa aux senteurs marines abrite la plus importante colonie de sirènes. Ici, les commerçants sont des spécialistes de la perle. Être pêcheur au Royaume de Docéa est un métier des plus gratifiants !

Le Royaume de Sandwar, contrée lointaine et abandonnée, est un immense désert où rien ne vient troubler les assauts du sable. Les Hommes Soleil y vivent, à moitié brûlés et muets, mais réputés pour leurs poèmes enflammés et leurs peintures au sable. Les plus grands alchimistes du pays résident dans la ville de Chlore, unique cité du royaume où le sable n’a pas encore pénétré. La terrible prison de la ville est la plus grande des cinq royaumes réunis. Meurtriers, voleurs et nécromanciens avides de pouvoir sont cachés par ses hauts murs.

Enfin au Royaume de Magure, bucolique et paysan, se trouve la cité d’Oswald dirigée d’une main de fer par le comte Walon II. Lui-seul a banni les créatures féeriques de son royaume.

Que l’infâme comte soit damné pour cette absurde  décision!

Ceci est bien malheureux, car l’histoire contée ici se déroule justement dans ce royaume.

Oh, mais il y a des jolies choses à Oswald ! Les six ravissantes princesses, filles du comte. Et son épouse, la comtesse Alix.

Les vergers fleuris et la rivière chantante.

Les chaumières élégantes et l’auberge animée.

Et dans la vieille ville, une échoppe aux mille couleurs est tenue par le couturier Edern.

Le couturier qui coût des pois !

 

CHAPITRE 1

Edern rapiéçait la poche de son pantalon, éclairé par la lumière du soleil.

Il était le couturier attitré du comte et les nobles du royaume du Magure venaient régulièrement le visiter pour refaire leur garde-robe. Ce jeune homme timide ne s’habituait pas vraiment à sa célébrité ; simple, il continuait de rendre visite à ses parents à la campagne et leur apportait chaque mois la moitié de ses gains.

 

Son atelier était rempli d’étoffes en tout genre et dans l’arrière-salle se trouvaient tous les nouveaux vêtements réalisés dernièrement, empaquetés dans de jolies boîtes.

Au-dessus de l’échoppe se trouvaient les appartements du couturier, décorés gaiement et impeccablement rangés. Roulé en boule sur la douce couverture en laine de son lit, Neptune son gros chat roux, dormait profondément. Le seul produit de luxe du jeune homme était une délicate bouteille de parfum posée sur sa table de nuit.

 

La cloche de la porte d’entrée teinta. Un petit homme en habit de velours rouge se tenait sur le seuil, un parchemin à la main. Sans même attendre un regard d’Edern, il le déplia et lu :

« Le comte Wallon II demande au jeune prodige Edern de proposer une nouvelle garde-robe printanière à la plus jeune des princesses, Gladys.

Le jeune Edern n’aura pas plus d’un mois pour apporter les costumes au château.

Avec grâce,

Wallon II.

_  Acceptez-vous, monsieur Edern ? »

Le jeune couturier leva enfin la tête de son ouvrage et sourit au petit homme amusant se tenant devant lui.

« Vous direz au comte que j’accepte la commande, mais un mois n’est pas suffisant. J’ai beaucoup d’autres demandes.

_ Le comte est prioritaire, Monsieur, répliqua le messager en bombant le torse.

_ Très bien. Je ferai mon possible, répondit poliment Edern. »

Le petit homme fit une rapide révérence puis repartit prestement.

Neptune descendait les escaliers à ce moment précis et cracha vers le messager. Edern éclata de rire et caressa son chat.

« Mon pauvre Neptune, il t’a réveillé avec sa voix d’éléphant. »

L’animal avait tout l’air de faire la tête. Il grimpa sur les genoux de son maître et se roula en boule sur ses genoux.

« Mais je n’ai pas fini mon travail ! s’offusqua Edern tout en s’amusant du comportement de Neptune. Bon, cela sonne l’heure de ma pause. »

 

Le couturier s’étira lui aussi. Dehors, une fine pluie commençait à tomber. Le brouillard envahissait peu à peu les rues d’Oswald. Edern se fit un thé, prit un livre et s’allongea devant la cheminée, son chat sur le dos.

 

*

Pendant ce temps, dans la demeure du comte Wallon II, Blanche, l’une des six princesses, admirait son nouveau collier dans un miroir. Sa sœur jumelle Berthille peignait avec une de leur sœur aînée Chlotilde. La comtesse Alix tricotait une paire de mitaines pour la dernière princesse née trois mois auparavant ; le petite Gladys. Elle avait hérité des cheveux bruns des jumelles alors que toutes les autres filles du comte étaient blondes.

« Cette gemme est si brillante ! s’exclama Blanche en touchant la pierre au centre du pendentif.

_ Moins fort, lui chuchota la reine.

_ Il ne pourra jamais deviner, lui répondit sa fille.

_ Je ne préfère pas en parler, dit Berthille en frissonnant. »

Blanche s’était offert ce collier doté du pouvoir de déplacement astral, il y avait quelques jours. Les jumelles étaient déjà bien assez rejetées par leur père !

Pourquoi ? Ah, cela requiert une explication.

 

Blanche et Berthille, jumelles aussi brunes que leurs sœurs sont blondes, possèdent des dons étranges. Blanche est douée de prémonition et Berthille lit dans les pensées. Lorsque leur père l’apprit, lui qui avait jadis bannit toute magie du royaume, il rentra dans une forte rage et décida d’éloigner les jumelles de ses autres filles. Seule la douce Chlotilde resta auprès d’elles. La reine Alix, elle, a accepté le destin de ses filles et a bien vite oublié les pouvoirs qu’elles possédaient ; après tout, elles faisaient partie de la famille.

Ainsi, si Berthille prend soin de ne pas étaler ses pouvoirs, Blanche elle, viole avec plaisir les interdits de son père. Elle rend visite à ses sœurs bravant l’interdiction de sortie des jumelles de leur aile du château, se faufilant dans les chambres des princesses pour faire peur au plus jeunes et raconter des histoires d’amour aux plus âgées.

Toutes apprécient les jumelles avec qui elles passèrent une infime partie de leur enfance.

 

Berthille préférait donc rester discrète sur l’achat improbable de sa sœur.

Les incessantes provocations de Blanche amusaient la comtesse Alix et la princesse Chlotilde.

Les gênes continues de Berthille poussaient Blanche à aimer d’avantage sa sœur et faisaient sourire la comtesse.

Tout se petit monde était perdu dans ses pensées, lorsque Madame Boum (de sons vrai nom Madame Marguerite, surnommée ainsi pour sa maladresse légendaire), la gouvernante des jumelles, entra dans la salle. Blanche s’empressa de cacher son collier dans ses jupons et Berthille devint rouge comme une pivoine.

« Vous vous sentez mal Mademoiselle Berthille ? demanda prestement la gouvernante.

_ Oh non… non… Un peu d’air frais me ferait le plus grand bien, répondit la jeune fille très mal à l’aise. »

Blanche ouvrit en grand les fenêtres du salon puis posa une main affectueuse sur les épaules de sa jumelle.

« Son état va s’améliorer, pour sûr, mentit-elle avec un sourire disproportionné. »

La comtesse Alix sourit, Chlotilde se cacha pour ne pas rire et même Berthille mit la main devant sa bouche pour réprimer un hoquet comique. Quant à Madame Boum, elle n’avait rien saisi et fut rassurée de voir Berthille moins rouge.

« C’est l’heure du thé, annonça-t-elle joyeusement. »

Deux servantes entrèrent déposer des plateaux bien garnis.

« Oh Berthe, comme vos cheveux sont soyeux ! s’exclama Blanche. »

La servante à qui était adressée cette gentille remarque baissa la tête.

« Mademoiselle Berthille ! s’écria Madame Boum. Voyons, vous ne pouvez pas adresser la parole ainsi à une simple servante !

_ Mais ses cheveux ont en effet une couleur ravissante, renchérit Berthille, toujours embarrassée par le protocole. »

La comtesse Alix et Chlotilde se retournèrent vers la jeune fille, étonnées qu’elle prenne la parole. La gouvernante était estomaquée.

« Bon et bien… Laissez-nous prendre le thé maintenant, dit Berthille pour changer de sujet. »

La bonne vieille femme quitta la salle avec ses aides. Dans l’oreille de la jeune Berthe, Blanche lui glissa :

« Certainement, Chilpéric l’aura remarqué lui aussi. Lui avez-vous écrit votre lettre ? »

Le regard de Berthe s’illumina. Elle était sur le point de répondre lorsque Madame Boum la tira hors de la pièce. Blanche sourit.

*

La nuit était tombée sur Oswald. La pluie tombait de plus en plus fort.

A la sortie de la ville, le Bois de l’Innocence étalait ses arbres immenses aux yeux des voyageurs. Au plus profond du bois se dressait une maisonnette totalement fondue dans la nature. Seule la fumée sortant d’une cheminée en pierre révélait l’habitation.

 

Des êtres presque invisibles frôlaient les buissons et poussaient de petits cris.

Une colonie de lucioles tournoyait autour d’une rose à la taille démesurée.

Un chat noir ailé faisait sa toilette sur la cime d’un arbre.

Le Bois de l’Innocence. Le repère de créatures mystérieuses parfois entraperçues par les promeneurs d’un soir. Chaque année, les Fées des Terres Brunes, bannies d’Oswald, s’y réunissaient.

Mère Suzelle la sorcière était la gardienne de ce bois depuis plus d’un siècle maintenant.

 

Deux loups dormaient devant la porte de la chaumière.

A l’intérieur, la sorcière, s’activait au-dessus de son chaudron. Courbée comme une branche de saule pleureur, la veille femme chantonnait. Perché sur la cheminée, Craquotte sa corneille l’observait.

Lorsque la soupe fut prête, elle s’en versa dans un bol en terre cuite puis remplit deux écuelles posées sur le sol. Elle siffla et les deux loups postés à l’entrée pénétrèrent dans la maison.

« La bonne soupe vous attend, mes petits, leur dit-elle d’une voix chevrotante. »

Elle fixa la porte. Immédiatement, les nombreux verrous se fermèrent d’eux-mêmes.

Dans son garde-manger, elle parti chercher de la viande séchée qu’elle offrit à Craquotte. La corneille lui piqua doucement le nez en signe de remerciement.

 

La vieille femme s’installa dans son fauteuil à bascule et but à petite gorgée sa soupe épaisse encore brûlante.

Qui aurait pu imaginer que cette aïeule aux rides prononcées et aux yeux souriants, possédaient de grands pouvoirs ?

 

@copyrightClementineFerry

TOUTES REPRODUCTIONS DES ILLUSTRATIONS SONT STRICTEMENT INTERDITES.