Un zombie n’est plus rien

Un zombie n’est plus rien

C’est Halloween ce soir, alors voici le conte 2014

Bloody Lane était désertique.

Le quartier s’était peu à peu vidé de ses habitants. Certains avaient fui, mais d’autres restaient étendus sans vie sur les trottoirs ou les toits des voitures.

On entendait les feuilles glisser sur le pavé. Un bruit habituellement imperceptible devenu beaucoup trop bruyant pour les oreilles fragiles d’Emilio. Rôdant autour des maisons vides, le jeune homme reniflait l’air à la recherche de quelque chose.

Ou plutôt quelqu’un…

Car toutes les maisons n’étaient pas vides. Dans l’une d’entre elles, une riche demeure maintenant lourdement barricadée, vivait la famille Bones. Et dans cette famille, il y avait Camille, la fille aînée. Par la fenêtre de sa chambre, lorsque ses parents ne regardaient pas, Camille observait Emilio traîner ses jambes en grognant. Elle savait qu’il la cherchait.

Elle se souvint alors de ses origamis qu’il lui glissait en secret pendant les cours. Toujours habilement pliés et complexes. Elle les gardait dans le tiroir de sa table de chevet. Parfois, elle les sortait pour les faire défiler une à une devant la fenêtre. Alors Emilio s’arrêtait et Camille l’avait déjà vu sourire.

De son côté, Emilio se souvenait vaguement de son ancienne vie, mais quand il voyait Camille à sa fenêtre, il était alors persuadé de ne pas avoir toujours été ainsi. Dans ces moments-là, il aurait voulu lui dire qu’il avait été amoureux d’elle. Tous les jours, même quand il arrachait la tête d’un pigeon ou plongeait ses mains dans le ventre d’un chien errant, il se forçait à garder en mémoire cette jeune fille.

Il avait été bête, terriblement bête, de ne pas s’être caché dans la demeure de la famille Bones le jour où le quartier avait été contaminé. Mais il avait voulu sauver sa voisine, la vieille mademoiselle Crush. Il s’était fait mordre au moment où Camille refermait la porte de sa maison derrière elle, implorant son père de l’aider.

Emilio avait perdu la vie. La vieille Crush aussi.

Maintenant, il était condamné à devenir une Chose dénuée de sentiments, de souvenirs et de dignité. Cela faisait deux semaines maintenant et sa mémoire lui échappait. Alors quand Camille lui montrait ses origamis, il savourait avec plaisir les dernières miettes d’humanité qui lui restait.

Un jour, Camille avait fait monter sa mère pour lui montrer les réactions d’Emilio.

« Je crois qu’il sait toujours qui je suis. Il m’aime bien, avait-elle dit dans un sourire presque forcé.

– Un zombie ne se souvient de rien. Il n’aime rien. Il n’est plus rien, Camille ! avait déclaré sa mère froidement, fermant brusquement les rideaux de la chambre ».

Depuis ce jour, Camille n’adressait plus la parole à sa mère.

*

Camille avait immédiatement été fascinée par le nouveau comportement de ses anciens voisins. Elle prenait des notes dans un carnet déjà bien griffonné. Même son père, biochimiste émérite, avait laissé tomber. Mais la jeune fille voulait comprendre. Elle pensait que quelque part en eux, existaient encore des « particules d’humanité » comme elle les appelait.

Son principal sujet restait Emilio, son ami et voisin de cours pendant trois ans. Il faisait partie de sa bande tout comme sa meilleure amie Lucie, le terrible Antonin et son jumeau Pablo.

Elle l’avait déjà vu dévorer un écureuil juste sous sa fenêtre. Fermant  les yeux, elle s’était souvenue du gâteau d’anniversaire qu’il lui avait cuisiné pour ses seize ans. Elle avait souri et en rouvrant les yeux, Emilio la regardait, la tête penchée sur le côté, du sang barbouillant son menton et ses joues.

Dans ces moments-là, elle voulait pleurer et ne plus jamais le regarder.

Dans ces moments-là, il la dégoûtait, mais elle oubliait ce qu’il était devenu et ressortait ses origamis, juste pour le voir sourire

*

Emilio voulait quitter Bloody Lane. Mais avant, il devait dire adieu à Camille.

Il avait tout prévu. Même un nouvel origami, de travers, mal plié et tâché de sang, mais un origami quand même.

Oui, Emilio avait tout prévu, sauf peut-être une chose…

Alors que la famille Bones pensait finir ses jours barricadée dans leur immense demeure, un énorme 4×4 fit son entrée dans Bloody Lane avec à son bord la tante de Camille, sœur de sa mère.

Fonçant à toute allure dans la rue, le bolide écrasa une dizaine de zombies, répandant une affreuse bouillie sur les trottoirs. Tout en klaxonnant comme une furie, la tante de Camille ouvrit sa fenêtre et hurla à la famille de sortir.

Au moment où les Bones quittèrent leur cachette, Emilio lui, appliquant son plan bien rôdé, se traîna jusqu’au portail, son origami au creux de sa paume ensanglantée.

Oui Emilio avait tout prévu, sauf de se faire percuter par le 4×4.

Tout prévu, sauf peut-être Camille qui sortit au même moment et vit son ami coupé en deux par sa tante en furie.

Alors que tout le monde grimpait dans la voiture, Camille resta figée. Elle vit l’origami déchiqueté à côté du corps d’Emilio en aussi mauvais état. Elle voyait ses paupières bouger et entendait son souffle rauque.

Camille regarda Emilio dans le blanc des yeux et à ce moment-là, elle sut.

Elle sut que jusqu’à maintenant, il se souvenait d’elle. En prenant l’origami dans ses mains, Camille se demanda pourquoi elle ne lui avait jamais dit être amoureuse de lui.

Alors la jeune fille se baissa près de son ami, près de son visage ; encore plus près, jusqu’à poser sa bouche contre l’une de ses oreilles. Malgré les hurlements hystériques de sa mère, elle murmura ceci à l’oreille d’Emilio :

« Moi aussi, Emilio, j’étais amoureuse de toi. »

Lorsque le jeune homme s’éteint, un sourire sur les lèvres, Camille Bones se jura de savourer pleinement la vie.

(@)ClémentineFerry